Pour sa sixième exposition à la Galerie Chantal Crousel, Jean-Luc Moulène propose un paysage sculptural, une réflexion sur la statuaire où l’abstraction se présente comme une force de pensée, d’imagination, évoluant conjointement avec une figuration forte et fixe dans un espace ritualisé.

Un objet abstrait, la Montagne pourpre (2019) est installée sur son socle au centre de l’exposition. Conçue à partir de modélisation 3D et produite par machine-outils, cette imposante sculpture abstraite en mousse dure est une surface remplie. Elle est conçue par l’artiste comme un monochrome en trois dimensions. Cette abstraction colorée est placée sous le regard d’un ensemble de sculptures inédites en béton, produites manuellement, les Implicites (2020). Assemblés autour de la Montagne pourpre et adossés au mur, ils l’observent à distance mais par cette observation, les Implicites sont également amenés à regarder leur propre intériorité. En effet, suivant le même protocole de production, déjà utilisé pour la série des Tronches (2014-2017), ce sont des formes remplies, des corps entiers en latex ou silicone, des poupées gonflables d’abord retournées à l’envers puis dans lesquels l’artiste verse du béton renforcé par des tiges métalliques souvent apparentes à la fin du processus de production. Quand le béton est sec, la matière synthétique est retirée, le béton est ciré ou recouvert de résine époxy. Les Implicites sont donc des figures retournées, inversées, intériorisées — des effigies aux corps et faciès distordus. La forme des corps et leurs attributs surgissent de leur propre effacement par l’action de remplissage. Ici, le travail de l’artiste est une manière de détourner, de démonter la pornographie qui habitait les modèles à la base.

Dans le prolongement de l’exposition, une sculpture totémique en bronze Pyramid’os (2020) est présentée sur un socle haut. Ici, les os longs des membres du corps humain forment les arrêtes d’une pyramide et en délimitent les surfaces ou plutôt l’absence de surface puisque son cœur reste vide ; les articulations, quant à elles, en deviennent les sommets.
La Pyramid’os partage son espace avec un portrait dessiné (Tronche, 2020) et plusieurs autres objets dont une figure Implicite de taille réduite (Redux Implicite, 2020) également adossée au mur et présentée en hauteur sur le même plan et face à la pyramide.

La dernière salle présente trois sculptures dont deux grandes abstractions posées sur tables. Reprenant les questions formelles soulevées par la Montagne pourpre, la Montagne blanche (2020) a une forme abstraite quelconque. C’est un grand monochrome blanc qui garde en surface les traces de la peinture à l’huile. Toutes ces traces renvoient directement aux gestes visibles de l’artiste peignant sa toile. Autre variation, Nature Morte (2020) est également une peinture en relief, un volume avec des éléments réalistes et non dissimulés cette fois-ci, tels que des os et des cailloux.
Enfin, ces deux abstractions côtoient une dernière sculpture posée sur une poutre de bois, Yeux bleus (2020). En position d’observateur, cet objet est composé de deux pierres, collées entre elles par de la pâte époxy. Sur sa partie supérieure, se répandent des centaines de Nazar boncuk, petites amulettes traditionnelles turques en verre destinées à protéger contre le mauvais œil. Non sans rappeler l’abstraction quelconque présentée à la Biennale de Venise en 2019 (Pale blue Eyes, 2019), ces yeux, qui semblent se multiplier, regardent la scène et épient tant les sculptures que les visiteurs.

 

Informations pratiques

Jean-Luc Moulène
Implicites & Objets
Chantal Crousel
Jusqu’au 28 novembre 2020
www.crousel.com/en/

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