Nous sommes en octobre 2020 et ce qui est en train de se passer dépasse de loin notre imagination. Qui aurait songé, en décembre 2019, que l’on parlerait aujourd’hui de pandémie mondiale ?
Depuis, nous vivons un moment paradoxal : entre ralentissement généralisé de pans entiers de l’économie internationale, y compris celle du marché de l’art, et la cadence à laquelle se bousculent les événements que les médias, saturés, peinent à restituer.

Invité il y a plusieurs mois, à concevoir une exposition à la Galerie Marian Goodman de Paris pour l’automne 2020, Adrian Villar Rojas y a vu un moment, certes complexe, mais aussi en résonnance avec ses propres préoccupations. C’est en essayant de saisir cette tension qu’il a conçu « La fin de l’imagination », car dans son travail, les temporalités différentes ne s’excluent pas nécessairement.

A la frénésie présente, Villar Rojas oppose une vision distante et une échappée alternative dans l’espace-temps. « La fin de l’imagination » donne à voir l’espace de la galerie transformé, modelé par des allusions à l’histoire de France qui hante le bâtiment, au vécu estudiantin de l’artiste, mais aussi par une évocation du futur avec son langage « pan-humain », et tout cela, en étant totalement inscrit dans le présent.
« Ce que j’essaie d’instiguer correspond à une série d’opérations qui vont au-delà l’échelle de la perception humaine du temps – des phénomènes qui sont plus proches de la formation d’une montagne, et comment en rendre compte en termes d’expérience, ce qui, bien entendu, n’est pas possible. Il s’agit de l’impossibilité de vivre l’expérience de quelque chose qui va bien au-delà de notre temporalité et de ce qu’on est convenu d’attendre qui est entièrement modelé par nos désirs et limitations anthropiques. » (in XIBT magazine, October Issue)

A la croisée de quatre dimensions, nous découvrons les surfaces vitrées de la galerie entièrement recouvertes de peinture noire percée d’une dentelle de signes par où la lumière filtre. Il s’agit d’un « langage mutant fabuleux, pan-humain qui pourrait s’employer dans des milliers d’années comme demain » explique l’artiste. Ces marques guident le spectateur tout au long du parcours d’exposition.

En pénétrant dans la galerie, nous sommes en Vendémiaire 229, ces informations déroulées sur quatre écrans LCD sont une extrapolation du système calendaire républicain, créé en 1793 et aboli par Napoléon en 1806. Au sous-sol de la galerie, d’autres écrans égrènent des unités de temps plus petites encore et illuminent d’immenses œuvres sur papier marouflées aux murs.
Prenant comme support 25 ans de production imprimées diverses de la Galerie de Paris (posters, cartons d’invitations, enveloppes), Villar Rojas y a reproduit les illustrations de ses manuels d’histoire de l’art photocopiés avec lesquels il a étudié à Rosario, en Argentine. Le caractère irrévérencieux, voire séditieux, de ses images méconnaissables a contribué à forger l’imaginaire « mutant » de Villar Rojas.

Finalement, cette traversée spatio-temporelle porte un nom qui nous apparait progressivement, par contraste entre la pierre brute laissée en réserve et le blanc dont a été recouvert l’espace : La fin de l’imagination. Cette couverture crayeuse sur les pierres de la salle matérialise ni plus ni moins une durée, le temps qu’il a fallu pour la couvrir entièrement de matière.

Nous glosons beaucoup sur l’émergence d’un monde d’après, encore faut-il épuiser la logique du présent jusqu’à la fin de son imagination, semble suggérer Villar Rojas.

 

Informations pratiques

Adrián Villar Rojas
La fin de l’imagination
Jusqu’au 29 octobre 2020
Marian Goodman
www.mariangoodman.com/

Pin It on Pinterest

Share This