Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis directrice de la Talbot Rice Gallery de l’Université d’Édimbourg et maître de conférences au Edinburgh College of Art.

Sur quel projet avez-vous travaillé récemment ?

Pendant le confinement j’ai travaillé avec mes collègues de la Talbot Rice Gallery (du Edinburgh College of Art et de l’Université d’Édimbourg) pour développer une exposition explorant les complexités que cette pandémie a révélées et créées en chacun de nous. Pour l’instant, cette exposition s’appelle « The Normal », mais cela pourrait changer. Nous essayons d’analyser la situation au travers de différents paramètres. La baisse temporaire des émissions de carbone. Le reboisement des lieux urbains — et l’abondance de diversité qui en résulte. Le désencombrement des cartes sismiques. Et l’éveil général à la constatation que sauter du train du progrès est possible. Tout en explorant également la fragilité du contrat social. Les gens ont été secoués par ce que signifie réellement la citoyenneté. Ils se demandent s’il y aura de nouvelles voies sociales / culturelles / politiques dans le futur.

L’exposition se penche sur l’histoire des virus (l’article à ce sujet de Caroline Jones dans Artforum était très intéressant). Et la proximité croissante avec la faune à travers la déforestation, la commercialisation de la faune et la fonte des glaces. Le tout rendant les futures pandémies virales encore plus probables. Et enfin, que fait l’art de tout cela ? Nous recherchons des artistes qui s’intéressent au dialogue global (car ce sont sans aucun doute des enjeux mondiaux). Mais qui réinventent également les modes de production pour travailler efficacement et localement avec les profonds besoins de l’environnement. Nous faisons cette exposition « sur » notre condition actuelle, mais nous voulons aussi qu’elle nous apprenne à transformer les modes de fonctionnement de la Galerie d’art. Et à découvrir et travailler avec des artistes qui se mettent au défi de faire de même.

Pourriez-vous nous parler d’une œuvre que vous avez récemment vue et qui vous a épatée ?

L’été dernier, j’ai pris un vol pour Munich pour aller voir l’exposition « Triumphant Scale » d’El Anatsui à la Haus de Kunst (peut-être bientôt au Guggenheim Bilbao ?). Son travail en général me passionnait déjà – j’y suis allée pour voir l’exposition – mais cela faisait un moment que je ne m’étais pas retrouvée à pleurer devant une œuvre d’art. « Rising Sea » qu’il a réalisée en 2019. Absolument bouleversante. La forme est tellement prenante qu’elle vous noie dans une vague complexe de nature, d’industrialisation, d’espoir et de cette incroyable présence d’humanité qui était peut-être inséparable de la mémoire d’Okwui Enwezor. Alors que je pleurais devant cette œuvre d’art, l’un des gardes est venu, s’est assis à côté de moi et m’a dit gentiment: « Vous n’êtes pas la première ».

El Anatsui

Quel livre recommanderiez-vous aux curateurs en herbe de lire ?

Un des livres qui m’accompagnait dans mes voyages au cours des 5 dernières années est “Caliban and the Witch” de Silvia Federici. Il existe dans de nombreuses langues, mon mari le lit actuellement en français. En un mot, Silvia relie l’oppression historique des femmes (dont les procès des sorcières) à l’accumulation primitive du capital. Elle décrit un climat historique dans lequel il était nécessaire de contrôler les femmes pour pouvoir contrôler le capital, le capital résidant dans la productivité de la population active et les femmes étant le moyen de reproduction.

C’est une simplification excessive, mais ce que j’aime chez Silvia, c’est qu’elle explore la question du « pourquoi ». Elle ne se contentera pas d’une analyse historique de ce qui s’est passé. C’est ce qui la rend unique et, d’une manière ou d’une autre, elle a énormément à offrir à tous les aspirants désireux de travailler avec la culture et les expositions. Remettre un diplôme honorifique de l’Université d’Édimbourg à Silvia Federici, que j’ai connue grâce à l’artiste Jesse Jones qui était présent également, était une façon d’honorer son impact. Le retour des étudiants et des parents lors de la cérémonie était incroyable.

Vous vivez à Édimbourg. Pourquoi avez-vous décidé de vous installer dans cette ville? Quelle est votre chose préférée à ce sujet et vos endroits préférés ?

C’est l’un de ces endroits qui devient de plus en plus beau au fur et à mesure que vous apprenez à le connaître. C’est une ville ancienne et connue pour ses festivals, mais ce que je trouve incroyable, c’est qu’elle est nichée entre des rochers et des côtes. On ne peut aller nulle part, même dans le centre-ville, sans voir une colline à l’horizon, à proximité. Ce qui est une bonne chose pour la psyché humaine. Il n’y a pas de renonciation à la nature, pas de prétention qu’elle est ailleurs. La monumentalité des collines Arthur’s Seat ou Carlton Hill est toujours présente.

C’est à Édimbourg que Charles Hutton a travaillé sur sa théorie du « temps profond » à la fin du XVIIIe siècle. Théorie sur laquelle le géologue écossais Charles Lyell s’est appuyé plus tard pour développer des théories dans les années 1830 qui ressemblent remarquablement à ce que nous appelons aujourd’hui l’anthropocène. L’art et les roches sont inséparables, vraiment.

Quel est votre meilleur souvenir de la FIAC / Votre meilleure rencontre lors d’une semaine FIAC ?

C’est une question tellement facile pour moi. L’année où je suis allée à la FIAC dans le cadre du YCI, je suis tombée amoureuse d’Aurélien Froment, avec qui je suis maintenant mariée et avec qui j’ai deux merveilleux petits Franco-Kiwis. Ou Écossais. En fait, ils s’appellent eux-mêmes Dubliners. C’est un monde déroutant.

Tessa Giblin a été invitée dans le cadre du programme YCI en 2006, organisé en collaboration avec la Fondation d’entreprise Ricard.

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