C’est en tant qu’éditrice et au travers de quatre publications que j’ai produites et publiées avec Carl Andre, On Kawara, Jonathan Monk et Allen Ruppersberg, que j’ai pu observer leurs pratiques de la lecture et son utilisation dans leur travail.

D’emblée, Carl Andre me parla des Black Paintings de Frank Stella et de Mobile de Michel Butor. La raison de ma visite était de m’entretenir avec lui de son œuvre de poésie et de publier en fac-similé un de ses sept grands poèmes intitulé America Drill. À la fin des années 1950, Carl Andre occupe un atelier sur le même palier que celui de Frank Stella qui travaille alors sur la série des Black Paintings constituées de bandes noires séparées d’un fin espace blanc. Cette organisation minimale de la peinture de Franck Stella aura sur le travail de Carl Andre une influence considérable. C’est également cette ordonnance qui donnera à Carl Andre la trame pour construire America Drill.

Et c’est à la même époque, au début des soixante, que Carl Andre rassemble en livres, des mélanges de textes dactylographiés conjuguant citations, collages, calligrammes et poésies visuelles. Mais c’est précisément en 1957 que Carl Andre découvre le texte Indian History, Biography, and Genealogy, témoignage datant de la fin du XIXe siècle écrit par Ebenezer W. Peirce, né comme lui dans l’État du Massachusetts, théâtre de l’un des génocides qui, un siècle plus tôt, a éradiqué la population indienne native. L’événement dont traite cet ouvrage est cette King Philip’s War, qui représente aux yeux de l’artiste un exemple type, celui d’autant de batailles livrées avant le début de cette guerre et celui de tous les massacres qui lui succèderont. Ce crime sur lequel s’est construite l’histoire des États-Unis. L’artiste tente dans un premier temps d’isoler certains groupes de mots, les retranscrit en les tapant sur une machine à écrire, rajoute autant de and composant ainsi un collage poétique ininterrompu. Le résultat ne le satisfait guère et six ans plus tard, il y revient, nourri par l’influence de Mobile, voyage sémantique de Michel

Mobile écrit en 1962, est le récit de l’espace américain pour le moins singulier qui demande une écriture particulière.

Michel Butor y inclut des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouant avec les noms de lieux américains, d’enseigne de magasins, de noms de motels, qui se répètent et reviennent dans le déroulé du texte tout au long du périple de l’auteur qui se déplace dans cet espace en préférant l’ordre alphabétique. Car Michel Butor commence son voyage en Alabama et le finira dans le Wyoming… L’écriture du livre va en être ainsi transformé et demeure à ce jour le récit de voyage le plus expérimental du genre.

Quelques années plus tard, la pensée de Sartre va opérer sur l’artiste une influence considérable. Soucieux de faire précéder l’existence à l’essence, il radicalise dès lors son travail en citant le temps, ni plus ni moins, notamment en peignant en blanc la date du jour sur un fond généralement de couleur grise. Naît ainsi sur les fondements mêmes de l’Existentialisme, l’œuvre majeure d’On Kawara. Et, fait intéressant, c’est sur les traces de Sartre que l’artiste vint pour la première fois à Paris, au tout début des années 1960.

Pour organiser America Drill, écrit en 1963 et que nous publierons ensemble quarante ans plus tard en 2003, Carl Andre trouve aussi dans la théorie des nombres premiers de Kurt Gödel — système dans lequel une séquence de ces nombres ne reviendrait jamais sur une autre séquence — la grille de classement qui lui convient pour réorganiser la matière littéraire qui entre temps s’est enrichie. Elle comporte désormais trois volets, issus d’extraits de différentes sources. À chaque volet correspond une couleur du drapeau américain.

Nous avons donc, dans l’ordre :

Red Cut : Extraits de Ebenezer W. Peirce L’histoire des Indiens des États-Unis et la généalogie se rapportant au bon Sachem Massasoit de la tribu Wampanoag et de ses descendants écrit en 1878.

White Cut : Extraits de Ralph Waldo Emerson Histoire américano-indienne et journaux de 1820 à 1824 et de 1838 à 1841.

Blue Cut : Extraits du livre de Charles A. Lindberg Nous de 1927 et de celui de Kenneth S. Davis Le héros Charles A.

Lindberg et le rêve américain publié en 1959.

Ces textes ont été dactylographiés par Carl Andre, qui les a ensuite découpé en bandelettes, puis recollé sur une autre feuille d’un papier identique. Rappelons-nous Frank Stella. Carl Andre a ordonné les bandelettes suivant le code Gödel. Ainsi la lecture d’un des paragraphes s’effectue au début du livre ligne après ligne. Ensuite une ligne sur deux, puis une ligne sur trois : Red Cut, White Cut, Blue Cut.

Le texte ne présente pas de ponctuation. Le choix typographique de certains extraits varie de la lettre minuscule à la lettre majuscule. Il faut imaginer que des intervalles importants entre les mots rythment la mise en page et que la césure des mots est soumise à la limite du cadre dans lequel le texte est composé.

Carl Andre envisage America Drill comme « un long poème, dont le sujet touche à trois tragédies humaines – la tragédie du territoire comme bien propre – la tragédie de l’être humain comme bien propre – la tragédie de toute chose comme bien propre. »

En guise d’épilogue, nous trouvons un extrait de la conclusion de Gatsby le Magnifique, de F. Scott Fitzgerald. Une fois de plus retranscrit sans ponctuation, avec le même espace entre chaque lettre et chaque mot, espace identique à l’intervalle se trouvant entre chaque ligne. La lecture tient donc du déchiffrage, dans l’effort de découper correctement chaque mot, de ces quelques phrases.
i l é t a i t v e n u d e b i e n l o i n s u r c e t t e p e l o u s e b l e u e e t s o n r ê v e d e v a i t l u i p a r a î t r e s i p r o c h e q u ’ i l n e p o u v a i t m a n q u e r d e l e s a i s i r p a r l a m a i n i l i g n o r a i t q u ’ i l é t a i t d é j à d e r r i è r e l u i q u e l q u e p a r t d a n s c e t t e v a s t e o b s c u r i t é a u d e l à d e l a v i l l e o ù l e s c h a m p s o b s c u r s s e d é r o u l a i e n t s o u s l a n u i t

Le fait troublant est, qu’au moment de sa parution, America Drill perpétue son dialogue avec l’histoire. Nous sommes en mars 2003, c’est-à-dire la veille de l’attaque de Bagdad par l’armée américaine, la veille du bombardement d’une population civile. Cette sombre coïncidence a incité l’artiste à relire, à redéfinir sa propre œuvre, sans cesse en mouvement. De la fin des années 1950 à aujourd’hui, la conscience du passé s’est évanouie selon Carl Andre. Une volonté de mémoire s’est perdue. Et là où son intention était d’édifier un poème sur l’Amérique, émerge un cri de désespoir, engagé en temps réel dans le cours de l’histoire, engagé dans la destruction.

America Drill témoigne à un degré élevé de l’implication de l’artiste dans l’Histoire et son récit à travers la littérature et apparaît comme l’aboutissement d’un cheminement infiniment riche et complexe. Ce qui fait dire à Carl Andre lors de l’achèvement de la publication : « j’ai écrit là le dernier poème épique de l’histoire américaine ».

Michèle Didier, Paris le 5 mars 2019

Extrait de :

Émeline Jaret et Umut Ungan (dir.),  » Que font les artistes de leurs lectures ? », actes du colloque des 29 et 30

novembre 2018, Centre Pompidou et INHA, en ligne : https://www.fabula.org/colloques/, à paraître en 2020.

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