Lorsqu’en 1997 je me rends à l’atelier d’Allen Ruppersberg situé au n°611 sur Broadway à New York, je pénètre dans un MERZBAU qui constitue un portrait presque accompli de l’artiste. L’atelier est non seulement le lieu physique de ses archives, mais aussi son paysage mental.

Chaque ouvrage, chaque chose, chaque objet est méticuleusement déposé et, si l’ensemble parait chaotique et hétérogène au premier coup d’œil, l’atelier-bureau possède un caractère autobiographique et comme pré-commémoratif de l’artiste. Tout est en place pour devenir un mausolée ou être détruit. Les ouvrages qui s’y trouvent sont de toute nature. De Raymond Roussel à la littérature populaire, en passant par Marcel Duchamp, la biographie de Marcel Broodthaers ou celle de Marcel Proust, d’ouvrages de Georges Perec, de catalogues d’expositions comme Sculptur Projects in Munster de 1997 ou Westkunst, mais aussi des traités, comme Capitalism des éditions Vital – en doublon mais rangés à différents endroits, signifiant peut être que l’artiste veut que la référence soit visible et répétée – en passant par The life with Dali and Amanda Lear à un ouvrage sur Hollywood Today, ce qui fit dire alors à Dan Graham, qu’il s’agissait d’une bibliothèque West Cost, Allen Ruppersberg vivant alors partiellement à Los Angeles, essuyait souvent de la part de ses collègues conceptuels new yorkais des remarques gentiment moqueuses à ce sujet. Les choses ont bien changées depuis.

 

Allen Ruppersberg, soucieux de faire cohabiter littérature savante et littérature populaire dispose sur les étagères de l’atelier des ouvrages sans distinction ou sans classification apparente. Mais il n’est pas dupe des moyens conceptuels qu’il utilise. Si le spectateur peut avoir l’impression de partager l’intimité de l’artiste, ce mélange de fiction et de réel, le maintient à distance. Allen Ruppersberg nous invite dans une histoire sans début ni fin, une histoire à suivre… car il est passé maître de la littérature, nourrie de toutes les autres.

L’année suivante, Ruppersberg contraint à quitter son atelier pour des raisons économiques, c’est malheureusement la destruction qui précipitera la mise en œuvre de la production que nous avions décidé de faire ensemble. Si le motif de l’absence est une donnée constante dans son œuvre, c’est à présent à son atelier de disparaître. Début 1999, nous commençons le travail d’archivage photographique de l’atelier. Fin 2000, Allen Ruppersberg quitte son studio et le détruit.

Nous poursuivons la production de l’installation intitulée The New Five Foot Shelf, achevée fin 2001, qui comprend les cinquante volumes de l’anthologie The Five Foot Shelf of Books du Dr Eliot, publiée par les éditions Coller en 1909, qui se trouvait dans l’atelier, ainsi que quarante quatre posters qui reproduisent l’atelier à l’échelle 1/1.

 

ALLEN RUPPERSBERG

Allen Ruppersberg
The New Five Foot Shelf
Contient 50 volumes et 44 posters
Chaque volume mesure 20,20 x 13,50 cm
Chaque poster mesure 147 x 90 cm, chaque image du poster mesure 137 x 90 cm
Produit et publié en 2010

The New Five Foot Shelf devient donc la mémoire photographique d’un lieu, archive d’une archive. Les éléments que l’on peut voir dans les images de l’atelier forment un lexique complexe et donnent une structure narrative à une réorganisation du chaos. « Ce ne sont pas les choses en particulier mais leurs combinaisons qui importent », disait Nabokov. De fait, la relation qu’Allen Ruppersberg établit entre ces différents objets, appartenant aussi bien à la sphère privée que publique, nous conduit à faire l’expérience de l’Histoire et de la Mémoire. La publication de l’installation procède évidemment d’un travail de deuil, Allen Ruppersberg monumentalisant l’archivage d’un atelier où il a vécu et travaillé pendant plus de quinze ans.

Le texte consigné à l’intérieur des cinquante volumes du The New Five Foot Shelf est une librairie de références personnelles.

– Le premier volume est un fac-similé du modèle original du manuel du The Five Foot Shelf Of Books de 1910.

– Le cinquantième volume est un index qui contient 344 quadrichromies constituant une archive photographique exhaustive de l’atelier.

– Entre le premier et le dernier volume, quarante huit volumes contiennent une collection de textes d’Allen Ruppersberg, qui se déclinent en cinq chapitres différents :

Premier chapitre : Honey, I rearranged the collection est constitué de plusieurs centaines de propositions de l’artiste pour réorganiser une collection, dont voici la traduction de quelques-unes d’entre elles :
1/ Honey, j’ai réorganisé la collection en accord avec les théories « esthétiques » d’Alan Greenspan : haut et bas.
2/ Honey, j’ai réorganisé la collection avec l’intention de mettre de l’ordre dans ma vie, n’en ayant jamais eu. T’es contente ?
3/ Honey, j’ai réorganisé la collection pour refléter sa vraie origine : la dépression. 4/ Honey, j’ai réorganisé la collection parce que j’en ai marre de penser à l’art. C’est ennuyeux.
5/ Honey, j’ai réorganisé la collection en sélectionnant les artistes qui se plaignent et ceux qui ne se plaignent pas.
6/ Honey, j’ai réorganisé la collection pour me rappeler quand j’étais jeune et quand l’art était bon marché.
7/ Honey, j’ai réorganisé la collection en présentant les artistes qui se détestent entre eux et ceux qui détestent leurs marchands (comme nous d’ailleurs).
8/ Honey, j’ai réorganisé la collection pour montrer que nous sommes des gens bien.

Le second chapitre : When In Doubt Go To The Movies consiste en notes de l’artiste et en description de plusieurs de ses œuvres comme Remainders ou Where is Al 1 ?

Le troisième chapitre : Once Upon A Time When Books Were Famous (works) décrit très longuement l’histoire de personnages comme Harry Houdini, l’illusionniste ou de Pierre-François Palloy, homme d’affaire français du XVIIIe siècle ayant fait fortune en revendant la Bastille pierre par pierre au moment de la Révolution française.

Le quatrième chapitre : The Three Marcels est la juxtaposition des trois biographies de Marcel Proust, de Marcel Duchamp et de Marcel Broothaers.

Le cinquième chapitre : The Master Of The Familiar (private) contient la correspondance de l’artiste avec sa mère, l’histoire de sa famille et la retranscription textuelle de nécrologies.

En mêlant un temps réel et un temps fictionnel, The New Five Foot Shelf s’inscrit ainsi dans un espace purement imaginaire… C’est une sorte d’autobiographie architecturale. Une autre forme de poésie concrète. Comme si l’écriture et le langage étaient pour Allen Ruppersberg la somme de ses lectures.

Michèle Didier, Paris le 5 mars 2019

Extrait de :

Émeline Jaret et Umut Ungan (dir.),  » Que font les artistes de leurs lectures ? », actes du colloque des 29 et 30

novembre 2018, Centre Pompidou et INHA, en ligne : https://www.fabula.org/colloques/, à paraître en 2020.

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