C’est en tant qu’éditrice et au travers de quatre publications que j’ai produites et publiées avec Carl Andre, On Kawara, Jonathan Monk et Allen Ruppersberg, que j’ai pu observer leurs pratiques de la lecture et son utilisation dans leur travail.

ON KAWARA

Ce qui m’a le plus frappé la première fois que je suis allée chez On Kawara à New York, c’est qu’il n’y avait pas de livres dans l’appartement… ou si peu. Pas plus de bibliothèques que de livres. Toutefois, d’importantes piles de journaux se trouvaient au pied de son fauteuil et autour de la table du salon. Le journal du jour, principalement le New York Times, était quant à lui généralement ouvert sur la table de la salle à manger sur laquelle nous avions l’habitude de travailler. Café, thé — qu’il alternait — cigarettes, cendrier et journal, tels étaient les accessoires du quotidien d’On Kawara. Mais j’oublie de dire que se trouvaient également, un peu à l’écart, mais à portée de main, de nombreux guides sur la pêche. Effectivement, On Kawara était un pêcheur assidu et passionné et semblait faire un usage régulier de ces manuels car ils étaient abîmés.

Comme nous évoquions la littérature dans son travail, On Kawara me raconta qu’à la fin des années 1950, résidant encore au Japon, il trouva dans l’Existentialisme et les textes de Jean-Paul Sartre une possibilité de s’opposer au discours déterministe de l’époque qui faisait précéder l’essence à l’existence.

Sartre disait : « il ne faut pas croire naïvement à ce que nous offre le monde. Le monde dépasse la simple conscience que j’en ai et c’est du reste parce que le « phénomène » peut se voiler, parce qu’il ne se montre pas d’emblée, qu’il faut une description qui débusque les choses, description non derrière le visible, mais en lui… »

Quelques années plus tard, la pensée de Sartre va opérer sur l’artiste une influence considérable. Soucieux de faire précéder l’existence à l’essence, il radicalise dès lors son travail en citant le temps, ni plus ni moins, notamment en peignant en blanc la date du jour sur un fond généralement de couleur grise. Naît ainsi sur les fondements mêmes de l’Existentialisme, l’œuvre majeure d’On Kawara. Et, fait intéressant, c’est sur les traces de Sartre que l’artiste vint pour la première fois à Paris, au tout début des années 1960.

Mais revenons chez On Kawara à New York. Je me mis à observer pour comprendre comment l’artiste pouvait avoir une telle érudition sans en posséder les outils, les instruments, les accessoires… Toutefois je ne trouvais aucun indice qui puisse m’aider. Et je me gardais bien de le lui demander préférant garder entier le mystère. C’est lors de mon premier voyage au Japon, le lendemain de mon arrivée chez lui, et après avoir constaté qu’il n’y avait pas plus de livres dans la maison de Fujinomiya que dans l’appartement de New York, qu’il me proposa d’aller faire un tour dans les librairies. Il semblait familier avec ces lieux et fier d’y venir accompagné. Toutefois quelque chose me frappa immédiatement. Distante d’un mètre environ l’une de l’autre, se tenait une personne, debout, faisant face au rayonnage et lisant minutieusement l’ouvrage qu’elle tenait en main. Je me rendis vite compte que ces personnes consultaient les ouvrages du début à la fin et les reposaient soigneusement sur l’étagère lorsque la lecture était terminée. Enfin, je tenais une piste.

Néanmoins, j’étais un peu perdue dans ces librairies. Ne comprenant pas le japonais, le graphisme des couvertures et la mise en page internes des ouvrages ne me donnaient pas plus d’indication sur le contenu des livres que sur celle du département dans lequel je me trouvais. Étions-nous dans le rayon philosophie, littérature, livres de cuisine ou de mangas ? Toutes les couvertures me paraissaient kitsch… et toutes, à mes yeux, se ressemblaient, ne me permettant pas de savoir de quoi l’ouvrage traitait. J’en profitais pour observer On Kawara qui lui aussi saisissait un ou deux opuscules, s’installait comme les autres visiteurs, lisait avec application, refermait le livre et le consignait à nouveau sur l’étagère. Nous fîmes ainsi plusieurs librairies dans lesquelles il semblait connu et dans lesquelles il répétait le même rituel. Si j’achetais quelques ouvrages par simple intérêt esthétique de leur graphisme, je ne savais pas ce que j’achetais, On Kawara quant à lui repartait toujours les mains vides. N’y tenant plus et dès notre retour à la maison, je lui demandais de m’expliquer ce que j’avais observé.

On Kawara me dit alors d’un ton mi-péremptoire, mi-mutin, qu’il était totalement inutile d’acheter et de s’encombrer de livres. Dès sa jeunesse, n’ayant que peu de moyen, il avait pris l’habitude de lire très vite et de tout mémoriser pour ne pas devoir acheter de livres. Il avait gardé cette habitude et continuait de parfaire ainsi son érudition. Cette pratique semblait pourtant partagée puisque j’avais vu plusieurs autres personnes le faire chez les libraires et il me confirma que, surement pour les mêmes raisons, certains Japonais apprenaient à mémoriser très vite des quantités impressionnantes d’ouvrages.

On Kawara était donc bien, depuis le début, une Data. Mais je comprenais également que si apprendre par cœur était un acte de résistance économique et politique, c’était aussi une lutte contre le temps et l’oubli…

On Kawara
I READ
Set de 6 volumes, 3272 pages au total, 28,65 x 23,1 x 5,1 cm chaque volume.
Produit et publié en 2017

Après plus de vingt ans de collaboration pour l’élaboration du One Million Years, et de la Trilogy constituée d’ I GOT UPI WENT et I MET nous avons naturellement évoqué la publication d’ I READ.

I READ est une œuvre connexe à la Today Series. Œuvre regroupant l’ensemble des Date Paintings, la Today Series commence en 1966 et s’achèvera la veille de la mort de l’artiste survenue en 2014. Si I READ commence également en 1966, l’œuvre marque toutefois un arrêt en 1995. On Kawara s’accordera cependant le droit de la poursuivre jusqu’à sa mort ; c’est pourquoi, nous avons convenu ensemble de publier cette œuvre post mortem.

I READ publié prend la forme d’un set de six volumes. Sur chacune des 3272 feuilles de papier ligné d’ I READ, On Kawara colle minutieusement recto-verso des coupures de presse annotées et datées. Sur une même page apparaissent ainsi juxtaposés ou superposés plusieurs articles de quotidiens. Rien ne lie ces articles entre eux, si ce n’est la date à laquelle se sont produits les faits relatés dans les articles. Ainsi, les journaux sont parfois datés d’un ou de plusieurs jours de plus que la date inscrite par l’artiste en tête de page d’ I READ, mais cette date reste bien celle à laquelle l’artiste a précisément peint une Date Painting. La date des pages correspond donc aux dates des Date Paintings, mais elle nous informe également de l’actualité internationale qui s’est déroulée ces jours-là et qui a retenu l’attention de l’artiste.

Le choix des coupures de presse porte essentiellement sur les faits politiques subséquents à la Deuxième guerre mondiale et aux problèmes post-coloniaux. Ce qui donne à I READ une actualité troublante au regard des faits d’aujourd’hui puisque plusieurs de ces conflits ne sont toujours pas réglés et que même certains sont ravivés au gré des intérêts des puissances plus ou moins internationales. Les coupures de presse proviennent de journaux dans la langue du pays où On Kawara se trouve alors et attestent de facto de ses pérégrinations. Viennent parfois également s’intercaler à l’actualité politique des pages météo, comme si l’impact du temps météorologique était un indicateur important et déterminant sur l’état du monde. Curieuse observation et curieux intérêt, mais n’oublions pas que les révolutions naissent souvent à la suite de catastrophes climatiques…

Associant son œuvre majeure des Date Paintings à l’actualité du monde, perçu au travers de la lecture des quotidiens, On Kawara s’inscrit et s’incarne ainsi dans l’histoire. Car lorsque l’artiste peint, instantanément se déroulent les évènements du monde et lorsque se déroulent ces événements, l’artiste peint. Ce va et vient entre l’action de peindre le temps et de le figer sur la toile et l’inexorable déroulement de l’actualité, crée une tension extrême qu’On Kawara nous permet de percevoir distinctement dans I READ.

Michèle Didier, Paris le 5 mars 2019

Extrait de :

Émeline Jaret et Umut Ungan (dir.),  » Que font les artistes de leurs lectures ? », actes du colloque des 29 et 30

novembre 2018, Centre Pompidou et INHA, en ligne : https://www.fabula.org/colloques/, à paraître en 2020.

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